HOME SWEET HOME
Un jour au home « Les Mimosas »
La rumeur a couru plus vite que toutes les jambes réunies du home « les mimosas ». Dans les couloirs, le personnel et certains pensionnaires murmurent des « oh !», des ah !,des « mon Dieu ! ».
- Lola l’a vu, je t’assure c’est vrai ! Dit l’aide soignant surnommé Homard de Vinci, car il aime gribouiller sur les serviettes en papier.
Le goûter ne fait qu’augmenter l’étonnement et les messes basses.
- Noémie, oui, la Noémie Dufour, rendez-vous compte !
Les chariots brinquebalent laisser traîner des fumets fades près des tables.
Noémie regarde ce monde fatigué, décrépi et tremblotant. Elle boit l’eau colorée qu’ici on appelle café ; elle ne râle plus. Elle attend son heure. Pour cela, elle a besoin de Josette, sa gaie luronne de nièce dont elle abuse avec délices. Cheveux rouges sang, habits vert pétard ou orange éclatant, Josette ne passe jamais inaperçue. Elle accepte tout de sa tante, plus par fidélité au souvenir de sa mère que par amour pour cette vieille femme « sergent-major » dont les histoires qu’elle conte, retient l’esprit vagabond de Josette.
Le scénario que Noémie a élaboré pour bousculer la misère des habitudes du home nécessite des accessoires. C’est l’un d’eux qui a mis le lieu semi carcéral en émoi.
Au matin, Lola alias Miquette l’ange, la faiseuse de lits, nommée ainsi parce qu’elle sculpte les tranches de pain sec, découvre sous l’oreiller de Noémie, un pistolet automatique.
Dans ses heures volubiles, l’ancienne infirmière en chef Dufour clame à qui veut l’entendre qu’elle espionne pour le compte du gouvernement. Sa mission : trouver des « faux vieux » qui parasitent le système social. Avec l’aide de sa nièce, elle est prête aujourd’hui à confondre deux contrevenants.
La journée s’achève chez le directeur. Sur le bureau, l’arme noire trône attirante. À ses côtés, le chargeur vide montre son impuissance. Noémie encaisse un blâme et une interdiction de voir Josette pour un mois.
La quarantaine
Miquette l’ange n’est pas à son aise. Elle aime bien Noémie et ses fantaisies mais face à l’arme elle a eu peur. Elle se sent à la fois coupable et trahie. Ce soir là, sa sculpture boulangère est un gibet avec un pendu.
Le lendemain, c’est son jour de repos. Elle décide de s’expliquer avec Josette. Face à la porte du petit pavillon, le courage lui manque. Quand Josette ouvre, elle vit une Lola défaite et larmoyante, comme d’habitude pense-t-elle. Depuis la maternelle, elle se souvenait de Miquette avec toujours des larmes aux yeux.
Dans le salon psychédélique, elles peaufinent un plan pour continuer la lutte et sauver Noémie de la quarantaine où la direction du home l’a plongée. Il s’articule sur les sculptures de Miquette, sorte de dialogue en mie de pain. Elle doit mettre Homard de Vinci dans la confidence pour faire front ensemble à l’obscurantisme et à l’aveuglement.
La journée de Noémie est atroce. Chaque regard est une torture. Les chuchotements ont le ton d’une musique diabolique. Quand elle marche de couloir en couloir, les portes se ferment sèchement. Dans la salle commune, même le présentateur de la télé semble lui reprocher son existence. Elle ferme les yeux sur l’image de Josette qui lui manque déjà mais elle n’est pas une femme qui pleure, non, ils n’auraient pas cette victoire. Cette garce de Lola, dire que je la croyais dans notre camp ! Pense-t-elle avant de s’endormir.
Au matin du deuxième jour de sa peine, Noémie en bout de table rumine toujours sa défaite. Elle jette des regards sombres et fielleux au dessus de sa tasse à café. Quand elle sent une main frôler délicatement son épaule. Miquette, sans dire un mot, dépose sur le plateau du petit déjeuner, une sculpture : trois mains jointes autour d’une épée. Tout est dit. Noémie a compris que le combat ne s’arrête pas. Les faux vieux ne ricaneraient pas longtemps.
Noémie tourne en rond dans sa chambre. À dix heures, une serviette en papier est glissée sous la porte. Elle reconnaît le faible talent d’Homard de Vinci : un plan complet du home des caves au grenier, une flèche rouge traverse le couloir 3A et s’arrêtait devant une porte. Une note précise : rendez-vous URGENT à la chambre 303.
Noémie ne tergiverse pas. Toute ouverture est bonne à prendre. Le couloir 3A est le jumeau du 1A et du 2A, sec, large et insipide. Chaque chambre laisse béer sa porte comme un œil qui se cogne sur un mur beigeasse, à l’affût d’un ailleurs possible.
À côté de la porte 303, une étiquette d’écolier sur laquelle Noémie découvre le nom de la personne qui l’attend : Léontine Passecaille.
Elle frappe deux coups pour la forme et entra dans la pénombre. Un petit tas de femme toute courbée se tenait face à elle.
- Bonjour, Madame Passecaille, je suis Noémie Dufour. Homard m’a transmis…
- Entrez Noémie et mettez la porte contre ! Ainsi c’est vous notre espionne ! Vous pouvez vous vanter d’apporter la révolution dans le home. Avec l’affaire du pistolet, je vous croyais folle mais depuis des événements m’ont fait changer d’avis. Je suis impotente mais j’ai encore un bon œil et mon oreille reconnaît les pas dans ce maudit couloir au point que je m’en suis fait un jeu d’identifier ceux qui passent dans le couloir avant de les voir, il faut bien passer le temps ! Hier vers quatre heures, ma porte était ouverte comme tous les jours, j’ai entendu quelqu’un courir. C’est rare par ici. J’ai vu le vieux du 3B, celui qui boite avec sa canne si bizarre, cavaler comme un jeune homme poursuivit par le diable. Là, j’ai pensé : Noémie Dufour n’est pas folle, il y a vraiment de drôles de choses qui se passent ici. De plus Homard m’a fait part d’une conversation, dont il a surpris des bribes, entre deux inconnus dans la resserre du second. Vous êtes en danger, Noémie. Il était question d’un guet-apens à votre encontre. Homard n’en sait pas plus, les voix étaient trop basses. Ne pouvant pas vous approcher, il m’a confié cette mission que j’ai acceptée de bon cœur.
- un guet-apens contre moi ? Cria Noémie.
- Oui, prenez garde ! Dit Léontine en prenant la main de l’espionne.
- Il faut que je continue, chère Léontine Passecaille, ce que je croyais être une simple affaire d’usurpation, me parait maintenant plus complexe. Pouvez-vous demander à Miquette de me procurer un passe partout, s’il vous plait ? Encore une chose… Demandez-lui aussi de passer chez Josette, il faut que ma nièce soit demain à trois heures à la porte de derrière. Merci et gardez bon œil et bonne oreille, Léontine !
Elles se quittent en se promettant de se revoir. Noémie ne se sent plus seule, elle a une autre alliée dans cette lutte.
Le lendemain, Miquette pose sur le plateau entre la tartine et le jus d’orange, une clé en mie de pain.
La mort rôde…
À trois heures, les pensionnaires font la sieste ; leurs ronflements font ronronner le home. Noémie pénètre sur la pointe des pieds dans le couloir du rez-de-chaussée à l’arrière du bâtiment, côté livraison. Elle dégage la clé de la mie de pain détruisant ainsi le travail minutieux de Miquette et elle ouvre la porte de service.
Josette est là. Après les embrassades, les remontrances d’usages de Noémie, du style : tu as l’air d’un épouvantail, ta jupe est trop courte et surtout trop verte, elles entrent en silence par ce faux sous-sol. Selon le plan d’Homard, juste sur la gauche, il y a un grand placard où s’entassent balais et produits d’entretien. À l’abri des aspirateurs, Noémie rapporte à sa nièce les propos de Léontine Passecaille.
Josette n’en croit pas ses oreilles. Sa tante en danger ! Au début, elle croyait que Noémie inventait une histoire pour tromper l’ennui. Là maintenant, si ce qu’elle vient d’attendre est vrai, les deux faux vieux existent et ils sont menaçants. Un mélange de peur et d’excitation lui donne un frisson. Que faire ? Suivre sa tante qui ne craint rien ni personne, du moins en apparence, ou se retirer doucement au milieu d’objets baba-cool, au creux de son salon si rassurant dans le pavillon de banlieue, bien au chaud dans sa vie de secrétaire de mairie à mi-temps. Noémie coupe court à ses pensées.
- Josette, j’ai besoin de toi. Voici les deux noms des usurpateurs, renseigne-toi sur eux par tous les moyens.
- Bien Tati, je vais voir ce que je peux faire.
- Il me faut tout savoir, as-tu compris ?
- Oui, mais…
- Pas de mais, fonce.
À peine la porte s’est-elle refermée qu’un cri provient des étages. Noémie file à grand pas, souvenir de sa jeunesse dans l’armée. Aujourd’hui elle est certes moins rapide, mais toujours efficace. Elle croise Homard qui lui lance : « ça vient du troisième ! » Devant la porte du 303 un attroupement empêche Noémie de passer. Miquette sort de la chambre, l’air bouleversé.
- Noémie, c’est terrible, Léontine est morte mais ce n’est pas naturel ! Elle avait une seringue plantée dans son bras et en plus… oh !… Elle était toute bleue ! C’est moi qui l’ai découverte couchée par terre, et j’ai crié… Je suis si émotive !
Noémie blêmit.
- C’est un assassinat, dit-elle. Miquette appelle la police.
Le directeur arrivant entend la phrase de Noémie et d’un air méprisant lui répond :
- Madame, ne croyez-vous pas que vous avez assez joué les détectives. Une femme de nonante cinq ans qui meurt quoi de plus naturel ?
- Avec une seringue fichée dans le bras, certes quoi de plus naturel ? Et la peau bleue ? C’est aussi est la couleur naturelle de la mort, peut-être ? Vous me prenez pour une gourde ! N’oubliez pas que je suis infirmière, cher directeur. Elle part sans lui laisser le temps de répliquer.
Pleine de tristesse, elle prend le couloir 3A, couloir droit quasi sans fin. Au loin, elle aperçoit une silhouette claudicante. Il lui semble qu’elle ne boite pas de la même jambe que la veille. Un faux vieux ! Je vais le suivre, je vous vengerai, Léontine Passecaille se dit-elle. La filature s’arrête devant la double porte des cuisines. Le boiteux l’ouvre et entre comme s’il était chez lui.
Au repas du soir, sa serviette est colorié d’un orange vif avec un mot en noir : « danger », une des ses tranches de pain baigne dans un liquide rouge.
Une journée bien fatigante…
Danger ! Noémie distingue des signes rouges et orange dispersés un peu partout dans le home, avec plus ou moins de discrétion, au point que Monsieur Dupoilu du 202, certes un peu décalé, clame que c’est Noël.
Elle s’enferme dans sa chambre pour rassembler ses idées. Bien en évidence sur son petit bureau, une serviette en papier sur laquelle il est écrit ; « Rendez-vous à la coursive A, vous saurez tout ». Aucune signature, ce n’est pas Homard se dit-elle, lui, signe avec son sigle : un petit bonhomme dans un cercle dont les deux traits qui lui servent de jambes, sont bien écartés. Elle doit choisir entre un anonyme qui a peur ou qui veut trahir.
La coursive est une sorte de couloir étroit entre le bâtiment A, le vieux, et le bâtiment B, le neuf. Noémie appelle le B, la couveuse à vieux. On y met les nouveaux arrivants et quand un du bâtiment A meurt, un de « ces jeunes vieux » prend sa place.
« Vous saurez tout » résonne dans sa tête pendant qu’elle marche vers son destin, impatiente et inquiète à la fois. Elle s’engage dans ce passage si étroit qu’il ne laisse passer qu’une seule personne à la fois, épiant chaque bruit jusqu’au moindre courant d’air. Au bout de ce boyau, elle aperçoit un chariot poussé par une ombre qu’elle ne reconnaît pas. Une hésitation… Un arrêt… Un souffle… Brusquement le chariot est lancé à une allure folle par cette ombre finalement très musclée. Sous l’emprise de la vitesse, la machine est propulsée vers elle avec un bruit de tremblement de terre. La fuite s’impose. Elle fait demi tour… Trop tard ! Un autre chariot fonce sur elle comme une fusée. D’un côté comme de l’autre, aucune issue n’est possible. Noémie sent une mort percutante la frôler quand elle voit sur la droite, une petite porte dont l’embrasure doit avec peine mesurer quinze centimètres. Elle se précipite sur la poignée mais la porte reste obstinément fermée. Les chariots fous arrivent. La collision est imminente. Elle se colle contre la porte rentrant fesses, seins, épaules, ventre jusqu’à ne plus avoir d’épaisseur. L’impact est terrible. L’onde de choc lui fait mal aux oreilles, un goût de fer inonde sa bouche. Les couvercles tels des soucoupes volantes sans pilote cognent les murs pour rebondir sur le sol avec des bruits effrayants, la soupe dégouline des casseroles cabossées avec un glougloutement funèbre. Tout est gluant, spongieux. Noémie est couverte de sauce, des spaghettis trop cuit sont incrustés sur sa robe et même dans ses cheveux. Mais elle est vivante ! Après la peur vient la colère : elle se dégage des carcasses de fer fumantes et part rageuse en maugréant, jurant avec des mots que la décence nous interdit d’écrire.
Deux heures auparavant, Miquette lui avait remis un message entre deux tranches de pain : Josette devait passer pour lui apporter les documents sur les faux vieux, elle attendrait dans le hall, déguisée. Noémie pense que finalement un déguisement ne peut faire que du bien à la silhouette de sa nièce ; cela ne pouvait pas être pire que l’ordinaire.
Noémie toujours « ensaucée » et « spaghetisée » franchit les portes du hall d’entrée. Elle reconnaît Josette assise sur une chaise, habillée en bonne sœur, un voile en tulle rose sur la tête. D’immense lunette lui masquent la moitié du visage. Josette se précipite sur sa tante.
- Tati, tu ne devais pas te déguiser !
- Tais-toi, espèce de sotte, je viens d’être victime d’un attentat !
- Sauces et spaghetti à la Kalachnikov ?
- Non, chariots écraseurs. C’est un miracle si je suis toujours en vie ! Bon, qu’as-tu trouvé ?
Josette sort d’un sac en toile de jute orange, une farde bleu électrique qu’elle donne à sa tante.
- Voilà, tout est là.
- Dis-moi ce que contient cette chose qui fait mal aux yeux contient, je n’ai plus de temps pour la lire, chaque minute compte.
- Bien ! Ceux que tu appelles les faux vieux…sont bien des faux vieux.
Noémie tapote l’accoudoir de son fauteuil, impatiente.
- Je le savais ! Quoi encore ?
- Je me suis dis que les noms peuvent cacher bien des choses, alors j’ai mélangé les lettres de l’un comme de l’autre. Et j’ai trouvé ; ce sont des anagrammes… Les faux débris sont les enfants de…
- Dehors ! Crie le directeur, il vous est interdit de franchir le seuil de ce home.
Josette se précipite vers la sortie, affolée. Son voile de tulle s’envole comme un flamant rose et s’écrase au sol, terrassé par la violence directoriale.
Noémie, stoïque, dit au responsable coléreux.
- Décidément, cher directeur, vous êtes toujours derrière moi !
- Plus que vous ne le pensez, chère pensionnaire ! De plus votre tenue est vraiment ragoûtante !
Se retournant sans attendre de réponse, il file vers le couloir cossu de l’administration.
Noémie part dans l’autre sens, l’idée qu’elle a dans la tête devient une obsession.
Après un brin de toilette plus que nécessaire, ni une ni deux, Noémie va vers les cuisines. Intuitivement elle sait que c’est là se trouve la solution de l’énigme. En premier lieu, trouver Miquette et Homard, ses précieux aides pour qu’ensemble, ils explorent cet antre de mystère aux relents rances. Tant pis si la quarantaine est rompue, il y a une urgence.
Elle croise Miquette non loin de la buanderie et Homard surpris au sortir de la salle de télévision se joint à elles.
Homard entrouvre la porte des cuisines, passe la tête, personne, la voie est libre.
- Que cherche-t-on ? Demande Miquette.
- Je dois savoir si le sucre a le goût du sucre et le sel celui du sel.
Miquette bouche bée contemple Noémie comme en extase. Homard interloqué dit :
- Parce que pour vous il y a du sucre qui ne sucre pas et du sel qui ne sale pas.
- Oui, ignorant, et même de la farine qui ne fait jamais de pain, comme il existe de l’eau qui ne vient pas d’une source, de la mer ou du ciel.
- Bien, répond Homard, puisque vous y tenez, allons voir le sucre. Miquette, occupe-toi du sel.
- Je prends la farine, dit Noémie.
Chacun penché sur un pot, l’inspection est minutieuse. Noémie aperçoit à la moitié de son pot, une sorte de pellicule d’apparence rigide remontant sur les bords. Elle l’enlève avec son contenu. Dessous encore de la farine, elle trempe son doigt dans cette fine fleur de blé, elle goutte…
La porte s’ouvre avec fracas, trois silhouettes les regardent.
Au repas du soir, les tables n’ont ni serviettes, ni tranches de pain, il manque aussi une pensionnaire : Noémie Dufour.
C’est encore loin, la mer ?
Un ricanement sinistre envahit la buanderie où Noémie, Miquette et Homard, ligotés, bâillonnés, assis par terre, reprennent lentement leurs esprits après l’agression par surprise des trois « intrus » dans la cuisine pendant l’inspection des pots suspects. Combien de temps étaient-ils restés inconscients, une nuit, un jour ?
- Alors la détective et les deux zouaves ! On est moins fier comme cela, et mes chéris ?
La cuisinière leur fait face, mains sur les hanches qu’elle a très larges. Un tablier constellé de sauces anciennement gastronomiques enveloppe une corpulence de phacochère. Son sourire sardonique laisse entrevoir des dents jaunes et pointues. Les cheveux gominés par les vapeurs graisseuses lui donne l’allure d’un vampire obèse.
À ses cotés les deux faux vieux se nourrissent de la misère de leurs victimes. Les barbes se décollent partiellement, des lambeaux de masques fripés se détachent et laissent entrevoir des visages cruels. L’un d’eux, arme au poing, tient en joue les trois héros terrassés.
La cuisinière poursuit son discours vipérin
- Tu es une sacrée vieille, Noémie Dufour ! On peut dire que tu ne lâches pas le morceau ! Pire qu’un chien affamé ! Je suppose que tu veux savoir le pourquoi et le comment , hein, la fouineuse ? Maintenant que tu es à notre merci, je vais te faire un cadeau. Je vais lire l’avenir pour toi et tes deux rats, la sculpteuse et le gribouilleur. Je vois une carrière abandonnée, loin de tout et tous. Je vous vois bien calés au fond d’un des trous, gigotant comme des vers. Je vois mes deux fils, -eh oui ce sont mes enfants, ma douce progéniture-, allumant une mèche juste au dessus de vos têtes. Je vois une explosion et des gerbes de terres et de rochers s’abattre et vous ensevelir…hi hi… ! Notre secret sera enterré avec vous. Noémie Dufour aura disparu du home. Qui s’en souciera ? Pour De Vinci, je dirai qu’il est parti, désertion de poste ; quant à l’ange, un amoureux aurait pu l’enlever, tu aurais aimé ça, hein, nigaude ! Et pour nous, la richesse… ! Tu penses à la drogue, vieille peau ! Et bien non, il y a bien plus à se faire dans les explosifs dernière génération. Cette pellicule que tu as trouvée dans les pots peut faire sauter trois homes comme « les Mimosas ». Avec mes deux lardons, on cachait ces choses ici, ni vu ni connu, je t’embrouille ! D’accord on a utilisé de l’héroïne pour faire taire Léontine Passecaille mais juste un petit peu de ce qui nous restait de notre ancien trafic. Le médecin aime bien l’argent lui aussi, le certificat de décès nous a coûté assez cher ! Assez parler ! Phase un, élimination des déchets.
Un des deux fils s’empare d’un grand diable à quatre roues et sans ménagement charge Noémie sur l’engin.
- En voiture, Simone ! Tous à la camionnette ! s’exclame avec joie la monstrueuse femme.
La « charrette » cahote sur les joints du carrelage. Noémie tremblote comme de la gélatine. Les portes arrière d’un fourgon aveugle s’ouvrent comme une gueule affamée et se referment en grinçant. Noir… Noémie sent l’urgence de réagir mais comment ?
Quelques minutes plus tard, Miquette est jetée dans l’autre coin de la cage en tôle, pleurnicheuse. De nouveau le noir, ce noir qui fait mal aux yeux tant il est noir. Quand Homard gémissant est balancé par les deux rejetons maléfiques, Noémie profite de cet instant lumineux pour repérer un outil, un quelque chose qui pourrait couper les liens qui la retiennent. Noir… Elle entend les bruits du diable qui s’éloigne. Silence.
Les cordes commencent à entamer les poignets. Les jambes repliées ont des crampes. Miquette pleure toujours et Homard continue de gémir. Noémie fulmine ; elle s’est laissée prendre comme une collégienne. Elle, qui naguère avait des missions bien plus dangereuses. Elle, qui avait subi un entraînement de commando dans les années encore tendres de sa vie. Elle est prise comme une proie par une araignée affamée de gains. Une mouche, voilà comme elle se sent, une mouche encoconnée qui attend sa mort.
Elle entend des bruits de pas précipités autour du véhicule. Les portes s’ouvrent…Lumière…Personne, juste une ombre. La lame d’un couteau luit sous les rayons de soleil. L’ombre monte dans le fourgon et s’approche de Noémie. La main armée se dirige vers les jambes de la détective et tranche les liens. Libérée, elle arrache son bâillon et demande :
- Qui êtes-vous ?
- Ne me reconnaissez-vous pas, chère pensionnaire ? Je suis celui qui vous suit partout, votre cher directeur.
- Pour une fois, je suis ravie de vous voir, Monsieur ! Comment avez-vous su ?
Tout en libérant les deux acolytes de la vieille infirmière, le sauveur raconte.
- Je soupçonnais des malversations dans le home et veuillez m’excuser, Madame, je me suis servi de vous, de votre penchant à raconter des histoires et à les croire, à vous dire « agent spécial » Cela ne pouvait que rencontrer ce qui se tramait dans les sous-sol. En vous mettant en quarantaine j’ai voulu vous préserver ainsi que votre nièce, pensant que cela vous freinerait un peu. Tenir et lâcher la bride est d’une complexité extrême, surtout avec vous, chère pensionnaire ! Votre obstination est sans borne ! Je dois dire que je ne m’attendais pas à une affaire aussi dangereuse.
- Monsieur le directeur, appelez la police au plus tôt pour coffrer ces moins que rien.
- Patience, Madame, patience, je ne vous ai pas encore parlé du rôle de Josette dans votre libération. Elle m’a téléphoné pour me donner les conclusions de son enquête sur ceux que vous nommez « les faux vieux ». Elle a eu du cran, savez-vous, de me dire tout cela, passant outre la façon dont je l’ai traitée. Nous avons convenu qu’elle avertirait la police et que je vous rechercherais. Pour vous trouvez, j’ai suivi en douce un des usurpateurs qui m’a conduit à la buanderie. J’ai enregistré toute la « conversation » sur mon dictaphone, il ne me quitte jamais.
- Et vous n’êtes pas intervenu ?
- J’avais besoin d’aide pour neutraliser ces malveillants. Puis je pensais qu’une telle aventure vous servirait peut-être de leçon.
Son sourire narquois agace Noémie mais elle préfère se taire, après tout il vient de la sauver.
Josette arrive en courant vers sa tante.
- Oh Tati, tu es saine et sauve !
- Bien sûr, petite sotte, que crois-tu ? J’avais déjà un plan pour me libérer avant qu’il ne vienne.
Le soir, il n’y a pas de repas, seulement sur les tables de belles tranches de pain et des serviettes ornées de soleils.
Un mois après tout ce désordre, une « deux chevaux » brinqueballe sur une route de campagne. La couleur de la carrosserie, rose parsemée de pois vert, effraye les oiseaux des haies. À l’intérieur, des éclats de voix sont emportés par la douce vitesse ;
-Josette, tu vas trop vite, es-tu devenue folle… Quarante à l’heure, tu dis ? Miquette arrête de mettre des mies de pain sur le siège…Non, Homard, je t’assure que je ne me suis pas mouchée avec ton œuvre d’art… C’est encore loin, la mer ?
mercredi 13 février 2008
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire